Association des Ecrivains et Artistes Paysans
AEAP

Le manifeste de Laragne

Ce texte écrit il y a plus de quarante ans est la profession de foi des Ecrivains Paysans.

Plus que jamais, il est d'actualité.

MANIFESTE DE LARAGNE

L'ASSOCIATION DES ECRIVAINS PAYSANS a maintenant trois ans
d'existence.

Si sa préoccupation majeure a été, et reste, d'établir des contacts entre les
membres, d'encourager toute parution littéraire d'inspiration terrienne, de
promouvoir une littérature populaire qui reflète les sentiments et les
préoccupations du monde paysan, il n'en demeure pas moins qu'elle ne saurait
ignorer ou même sous-estimer les problèmes graves qui assaillent le monde
agricole.

Dans le journalisme, le roman, et mêmes la poésie, se révèle toujours la
manifestation d'un combat: celui de l'homme pour sa liberté
à l'égard des
contraintes impitoyables imposées par un monde moderne égoïste et
technocratique.
Dans ce combat journalier, les écrivains paysans se veulent au
premier rang, témoins et acteurs d'une rivalité où le plus armé n'est pas
forcément le vainqueur.

S'ils décrivent avec émotion la vie rurale, sous ses aspects les plus variés,
ils refusent de la voir réduite à un schéma folklorique, de nécessité hygiénique et
vacancière.

Ils protestent contre la destruction de l'exploitation familiale en proie aux
appétits économiques concentrationnaires. L'extinction de la famille rurale vide
irrémédiablement nos campagnes de tous ceux, paysans et artisans qui eux,
savent garder à la terre son vrai visage, celui que la nature a généreusement
composé pour qu'il y mûrisse nos moissons sous nos efforts millénaires. Ils
protestent également contre le mauvais sort jeté à l'encontre des organisations
agricoles de coopération, de mutualité, de crédit, par la voracité des sociétés
multinationales accapareuses de terres et de marchés, par seul souci de
spéculations et de profits.

Ils protestent contre l'envahissement de l'industrialisation en agriculture
sous prétexte de libération de l'homme. Ainsi l'asservit-on à la technique parfois
incompatible avec les règles inflexibles de la nature et l’enchaîne-t-on
à une
impitoyable production dont le désordre et l'absence de planification conduisent
fatalement à la surproduction, à l’endettement et parfois à la misère.

Ils protestent enfin contre la carence du monde moderne qui, depuis la
naissance de l'enfant jusqu'à sa majorité, lui inculque sans cesse les notions de
profit, de gain, de placements, de rendements. Il n'est question que d'argent
comme si le seul but de l'existence était là.

Mieux que personne, les Ecrivains Paysans savent d'expérience que la
plénitude du cœur et de l'esprit, l'épanouissement de l'homme plongent leurs
racines loin au-delà des contingences d'un monde aux facettes miroitantes
certes, mais d'une déroutante instabilité.

L'amour ne se monnaie pas. celui gue l'on porte à la terre moins que tout
autre
. Cet amour nourrit le monde lorsque s'ouvre le sillon et qu'y descend le
grain. Il faut des paysans pour satisfaire l'appétit des autres. Mais ces autres
l'oublient et veulent les ignorer, contraints par la vie moderne, et par là ils
contribuent à les couvrir d'une culpabilité que les écrivains paysans se doivent
de dénoncer et de combattre.

En effet les gens de la terre ne se contentent pas de respirer l'air pur et de
jouir du soleil. Leur tâche est immense et d'une infinie richesse: apaiser les
faims du monde
. Il y faut cette miraculeuse conjugaison des éléments les plus
essentiels de la création et de cet irremplaçable outil qu'est la main de l'homme.

Rude tâche où, sans cesse, se mêlent joies et déceptions, espoirs et
fureurs, mais où toujours restent courage et fidélité.

Au-delà de cet ouvrage quotidien, monte la marée puissante de la
Fraternité et de la Paix.

Confondre le travail de la terre et celui de sa langue maternelle, c'est
ignorer les frontières et les barrières entre les hommes, c'est œuvrer pour un
avenir de paix. Les Ecrivains Paysans se veulent à la pointe de ce combat.

Congrès National de l'Association des Ecrivains Paysans

Laragne Montéglin , le 18 mai 1975 •